Soeur traduit en soie une œuvre sur papier washi signée Adrien Testard
Poser de l’encre sur du papier washi, superposer les couches de peinture acrylique, laisser le geste déborder : c’est à partir de ce protocole très concret qu’est née la dernière collaboration de Soeur avec l’artiste Adrien Testard. Le résultat ne reste pas sur le papier.
Un imprimé qui commence là où finit l’atelier
Tout part d’une feuille de papier japonais washi, matière à la fois dense et translucide, que Testard travaille par strates successives. Des encres d’abord, puis de la peinture acrylique, chaque couche dialoguant avec celle du dessous sans l’effacer. Le geste est celui de la calligraphie : rapide, orienté, non retouchable.
Ce qui distingue cette approche des imprimés habituellement créés en studio numérique, c’est précisément cette irréversibilité. Chaque marque laissée sur le washi porte la trace d’une décision. L’œil le perçoit dans le rendu final : il y a une vivacité dans le tracé, une légère irrégularité qui n’est pas un défaut mais la preuve d’une main.
C’est ce geste brut que Soeur a choisi de transposer directement sur du vêtement, sans le neutraliser ni l’assagir en chemin.
La soie lavée comme surface de projection
Le choix du tissu n’est pas neutre. La soie lavée présente une surface mate, légèrement souple, qui absorbe la couleur autrement qu’un crêpe ou un satin. Elle ne fait pas briller l’imprimé : elle le laisse respirer.
Sur cette base, l’imprimé issu du washi se retrouve décliné en trois silhouettes. Leur caractère est décrit comme à la fois graphique et asymétrique, deux qualités qui font directement écho au geste calligraphique d’origine. Une ligne de contour qui ne se ferme pas tout à fait, une composition qui penche d’un côté : autant de choix qui gardent intacte la logique de l’œuvre de Testard.
Porter l’une de ces pièces, c’est donc porter quelque chose qui a commencé comme une feuille de papier travaillée à la main, avec ses épaisseurs d’encre et ses débordements assumés. La translation du médium ne trahit pas le geste initial : elle lui donne un corps et un mouvement.
Ce que révèle cette collaboration
Les collaborations entre maisons de mode et artistes visuels aboutissent souvent à un imprimé qui ressemble à une illustration sage, appliquée après coup sur un vêtement pensé ailleurs. Ce que Soeur propose ici fonctionne différemment, parce que la logique est inversée.
C’est la technique de Testard, avec ses contraintes propres, qui dicte le résultat. Le washi impose ses textures, les encres leur transparence, l’acrylique sa densité. Rien dans ce processus n’est conçu pour séduire en boutique : tout est conçu pour rester fidèle à un geste artistique brut. La question que Soeur pose en traduisant cela en vêtement porté est simple : jusqu’où peut-on maintenir l’intégrité d’une œuvre quand elle change de support ?
La réponse tient dans les trois silhouettes. Leur asymétrie ne cherche pas à être décorative. Elle documente une façon de faire, et c’est précisément ce qui les rend intéressantes à regarder, y compris une fois enfilées.
Trois silhouettes, une cohérence de parti pris
Que l’on s’arrête sur une seule des pièces ou que l’on observe les trois ensemble, la lisibilité graphique de l’imprimé reste constante. Les tracés ne se perdent pas dans la coupe, et la coupe ne cherche pas à corriger les tracés. Soeur a visiblement travaillé pour que la forme du vêtement et la logique de l’imprimé tirent dans la même direction.
L’asymétrie des silhouettes prolonge naturellement le déséquilibre volontaire de la composition sur washi. Ce n’est pas un hasard de fabrication : c’est une décision éditoriale. Chaque silhouette est à la fois un vêtement et un état de l’œuvre originale, transposé dans une matière qui bouge avec celle qui le porte.
La collaboration entre Adrien Testard et Soeur ne cherche pas à élargir une collection ni à construire une capsule au sens commercial du terme. Elle pose une question de méthode : comment une pratique issue des arts visuels, avec ses propres règles de superposition et d’improvisation contrôlée, peut-elle traverser intacte le passage vers le textile ? Les trois pièces en soie lavée constituent la réponse concrète, et elle est suffisamment précise pour être prise au sérieux.
Source : la publication de Soeur sur Instagram