La piscine Molitor squattée 25 ans par les graffeurs est aujourd’hui un hôtel de luxe

La piscine Molitor squattée 25 ans par les graffeurs est aujourd'hui un hôtel de luxe
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Imaginez un bassin vide, ses carrelages mouchetés de tags multicolores, des rats qui traversent en silence les vestiaires d’une ancienne splendeur. C’est dans cet état que la piscine Molitor a attendu, pendant vingt-cinq ans, que Paris décide enfin ce qu’il allait faire d’elle. Ce que personne n’avait anticipé, c’est la forme que prendrait le retour.

Du squat de graffeurs à l’hôtel : le choix qui a tout changé

Quand la piscine Molitor rouvre ses portes le 19 mai 2014, elle ne ressemble plus à rien de ce qu’elle a été. Autour du bassin extérieur de 50 mètres, 124 chambres et suites s’organisent comme les cabines d’un paquebot, certaines facturées plusieurs centaines d’euros la nuit. Ce qui aurait pu être une rénovation ordinaire devient quelque chose de plus singulier grâce à un parti pris artistique fort.

Plutôt que d’effacer les décennies de graffiti, la direction artistique, portée par Sylvia Randazzo, choisit d’en faire un héritage assumé. Des artistes qui avaient eux-mêmes peint ces murs illégalement reviennent cette fois sur invitation : Jace, Kouka, Mademoiselle Maurice, Bradley Theodore, Shuck One et d’autres signent les nouvelles cabines. Leurs œuvres se retrouvent désormais dans le hall et les vestiaires de l’hôtel, visibles par des clients venus y dormir à prix élevé. C’est un retournement de situation rare : le squat devient pièce de musée, sans que personne ne prétende avoir effacé ce qu’il était.

Certains observateurs ont pourtant regretté que le mobilier soigné et la peinture dorée aient fini par étouffer l’esprit subversif du lieu. Car entre la piscine bourgeoise de 1929 et le refuge de writers des années 1990, le curseur n’est jamais tout à fait là où on l’attendrait.

Soixante ans de gloire sous la verrière Art déco

Pour comprendre ce que représente cet endroit, il faut remonter à 1929. L’entrepreneur Antoine Belverge obtient alors un bail de la ville pour construire les « piscines-plages d’Auteuil » sur 5 300 m², à deux pas de Roland-Garros. L’architecte Lucien Pollet conçoit deux bassins : le grand extérieur de 50 mètres et un intérieur de 33 mètres sous une verrière Art déco. L’eau est turquoise, la lumière filtrée par le verre, les cabines colorées. L’ambiance, dès l’inauguration, est délibérément avant-gardiste.

C’est d’ailleurs un champion olympique qui baptise le lieu : le nageur Johnny Weissmuller, futur Tarzan du cinéma, signe l’inauguration. Pendant soixante ans, Molitor s’impose comme la piscine la plus courue de la capitale, attirant le cinéma, la mode et tout ce que Paris compte de curieux et d’élégants.

Un moment résume mieux que tout autre l’audace de l’endroit. Le 5 juillet 1946, le couturier Louis Réard y présente un maillot deux-pièces si réduit qu’aucune mannequin professionnelle n’accepte de le porter. Il fait appel à une danseuse de cabaret. Ce jour-là, le bikini naît à Molitor, face aux bassins, sous les carreaux de faïence et la lumière du jour.

Les dates clés d’une traversée du siècle

  • 1929 : inauguration par le nageur olympique Johnny Weissmuller, avec deux bassins sur 5 300 m²
  • 5 juillet 1946 : Louis Réard y présente le bikini pour la première fois
  • 1989 : fermeture après expiration du bail, béton rongé et filtration hors d’usage
  • 1990 : classement aux monuments historiques, malgré l’abandon
  • 14 avril 2001 : le collectif Heretik System y organise une free party clandestine
  • 19 mai 2014 : réouverture en hôtel de 124 chambres, avec les artistes graffeurs réinvités

Vingt-cinq ans d’abandon et de batailles juridiques

En 1989, le bail arrive à expiration. Le chlore a rongé le béton pendant six décennies, la filtration est hors d’usage, et la facture d’une rénovation sérieuse fait reculer la Ville de Paris. Les gestionnaires rendent les clés. Aucune date de réouverture n’est annoncée. Dès 1990, pourtant, le bâtiment obtient un classement aux monuments historiques. Un site protégé, vide, livré à lui-même en plein Paris : c’est précisément ce paradoxe qui va en faire un lieu de légende pour une toute autre communauté.

Des writers commencent par les murs extérieurs, puis les grilles, puis l’intérieur des bassins asséchés. En quelques années, Molitor attire des graffeurs venus de toute l’Europe, certains faisant le voyage en Interrail pour la seule occasion de peindre ses parois. Le 14 avril 2001, le collectif Heretik System y organise une free party clandestine qui marque durablement les mémoires parisiennes. En parallèle, pillages et dégradations transforment l’ancienne vitrine du chic parisien en squat géant.

Sur le plan juridique, rien ne va simple non plus. Dès 1997, le conseil de Paris approuve un projet prévoyant une démolition partielle. Une association attaque en justice, et le tribunal administratif annule la délibération en 2000, estimant que la construction d’hôtels et de logements privés sur un terrain public n’avait pas été clairement présentée. Il faudra encore quatorze ans de rebondissements pour qu’un projet définitif aboutisse. Car entre une décision politique et une réouverture, la piscine Molitor aura vécu plus d’un quart de siècle dans un entre-deux que rien ne semblait vouloir résoudre.

Une troisième vie dont nul ne mesure encore la durée

Ce que l’histoire de la piscine Molitor montre, c’est qu’aucune identité de lieu n’est définitive. La piscine Art déco de 1929 a cédé la place au squat de writers de 1989, qui a lui-même laissé la main à l’hôtel de luxe de 2014. Chaque métamorphose paraissait imprévisible à ceux qui vivaient la précédente. Pourtant, les trois cohabitent aujourd’hui sous le même toit : la verrière d’origine, les œuvres des graffeurs réinvités, les suites à prix élevé.

La question que pose ce lieu, depuis sa réouverture, reste ouverte : dans trente ans, nos hôtels design et nos rooftops actuels paraîtront-ils aussi datés que les cabines Art déco de 1929 le semblaient déjà en 1989 ? Molitor, en tout cas, a prouvé qu’un même endroit peut se réinventer plusieurs fois sans jamais vraiment effacer ce qu’il a été.

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