« Je n’ai jamais porté de jean de ma vie » : la confidence de Miuccia Prada avant de réinventer la pièce culte
Quand deux des créateurs les plus influents du moment avouent ne presque jamais porter de jean, puis présentent une collection entière bâtie autour de ce vêtement, quelque chose d’inhabituel se prépare. La maison Prada a dévoilé sa collection printemps-été 2027 lors de la Fashion Week homme de Milan, et le résultat redéfinit ce que l’on croyait savoir sur une pièce vieille de plus de 150 ans.
Un point de départ inattendu : le jean revisité de fond en comble
Avant le défilé, Miuccia Prada lançait sans détour : « Je n’ai jamais porté de jean de ma vie. » Raf Simons, lui, confessait ne pas en avoir porté depuis une vingtaine d’années. Pourtant, c’est précisément ce vêtement fondateur qu’ils ont choisi comme point de départ de leur collection. Cette contradiction assumée donne le ton d’un projet pensé comme une rupture.
Les jeans présentés sur le podium reprenaient la construction emblématique du cinq-poches renforcé de rivets, inventé par Levi Strauss et Jacob Davis en 1873. Pourtant, aucun d’eux n’était en denim indigo. À la place, Miuccia et Raf Simons les déclinaient dans des tons framboise, rose, brun, blanc ou jaune, avec parfois des motifs géométriques à mi-chemin entre l’univers de Gio Ponti et celui, immédiatement reconnaissable, de la maison italienne.
Le même vocabulaire formel se retrouvait dans des pantalons en cuir, coupés selon une ligne étroite et légèrement rebelle, ainsi que dans des tissus de tailleur allant du pied-de-poule au prince-de-galles. Ainsi, la forme restait fidèle à l’archétype, mais la matière et la couleur déplaçaient radicalement le sens du vêtement.
« Nous avons instinctivement ressenti le besoin de retrouver de la clarté, de la concentration. Cela nous a conduits à partir de vêtements qui n’appartiennent pas réellement à une époque. Des vêtements qui traversent le temps, qui font partie de l’histoire et que les gens ont toujours envie de porter. La question était alors de savoir comment les réinventer. » – Raf Simons
L’organza de nylon ou l’architecture mise à nu
Parmi toutes les matières explorées, ce sont les versions en organza de nylon qui résumaient le mieux l’esprit de la collection. Ces pantalons translucides révélaient leur structure interne dans son intégralité, exposant l’architecture du vêtement comme un bâtiment dont la mécanique serait laissée apparente – une vision qui rappelait, par certains aspects, le Centre Pompidou.
Associés à des vestes inspirées de la coupe Type III du denim, ces pièces incarnaient ce que Raf Simons décrivait comme « un esprit anti » : non pas un refus du vêtement, mais un refus de l’ornement inutile. De plus, les lunettes asymétriques portées par les mannequins fonctionnaient comme une métaphore visuelle de cette approche, suggérant une manière différente de regarder ce qui nous est familier.
- Des jeans cinq-poches déclinés en framboise, rose, brun, blanc et jaune – jamais en indigo
- Des pantalons translucides en organza de nylon qui exposent leur structure interne
- Des motifs géométriques inspirés de Gio Ponti sur certains modèles imprimés
- Des vestes inspirées de la coupe Type III du denim associées aux silhouettes
- Des lunettes asymétriques comme signature visuelle de la collection
Le vestiaire de la maison italienne repensé dans ses proportions
Cette démarche de réinterprétation ne se limitait pas au seul jean. Plusieurs archétypes du vestiaire de la maison étaient revisités à travers de nouvelles matières et de nouveaux contextes. Les manteaux à col Claudine, les pulls sans manches à motifs et les cols V revenaient sous des proportions subtilement déplacées. Certains décolletés plongeaient ainsi presque jusqu’au nombril.
Les vestes de tailleur à simple boutonnage et aux épaules larges apparaissaient aussi comme des formes fondamentales, débarrassées de tout effet superflu. De son côté, le défilé masculin accueillait plusieurs silhouettes féminines, une présence devenue rare depuis le défilé Frankenstein de 2019, qui avait marqué la fin de la fusion des pré-collections.
Les accessoires participaient aussi à cette idée de liberté retrouvée. Des versions miniatures des sacs iconiques étaient suspendues aux passants de ceinture par des mousquetons, accompagnées de larges ceintures de cuir patiné. Ce détail donnait aux silhouettes une allure plus spontanée, moins contrainte.
Une collection conçue pour la rue, pas pour le podium
Selon Miuccia Prada, la collection a été pensée pour laisser de l’espace à ceux qui la porteront, afin qu’ils puissent se l’approprier et la réinterpréter dans leur quotidien. Raf Simons allait dans le même sens en regrettant que la mode se concentre désormais davantage sur les défilés spectaculaires que sur les vêtements réellement portés.
Il affirmait pourtant qu’il est possible d’exprimer une véritable individualité à travers des vêtements simples, à condition de réfléchir à la manière de les associer. Selon lui, les évolutions les plus marquantes de la mode naissent aussi de la rue, d’individus créatifs, et pas seulement des grandes maisons.
Une aversion pour l’ornement élevée au rang d’obsession
Dans les notes du défilé, Miuccia déclarait : « En ce moment, rien ne m’insupporte davantage que l’ornement, les éléments de conception inutiles. » Lors de l’entretien précédant le show, elle allait plus loin en qualifiant cette aversion d’« obsession ». Pour elle, l’ornement ne peut exister que s’il porte une idée, qu’il critique ou célèbre la richesse – sinon, il n’a pas de raison d’être.
Raf Simons terminait cette pensée par une formule directe : « Si nous sommes totalement honnêtes, nous avons tous les deux ressenti instinctivement que cette collection est née de tout ce que nous ne voulons plus voir aujourd’hui. » Cette déclaration résume le fil conducteur de tout le défilé : non pas une mode qui cherche à impressionner, mais une mode qui cherche à signifier.
Ainsi, la collection printemps-été 2027 de Prada s’impose, en 2026, comme l’une des propositions les plus cohérentes de la saison. Elle pose une question simple et radicale : peut-on repartir de zéro, d’un vêtement que tout le monde croit connaître, pour tout réinventer ?